Quand l’affection des parents dépend de la réussite de l’enfant

Excuses non demandées, explications en cascade : selon la psychologie du développement, cette habitude s’enracine souvent dans une croyance forgée très tôt.

Alexandre Pichon Par Alexandre Pichon
3 min de lecture
Quand l’affection des parents dépend de la réussite de l’enfant
Une personne assise sur le rebord d’une fenêtre, les genoux repliés, dans une pièce lumineuse.

En bref

  • Le réflexe de justification permanente peut persister face à des interlocuteurs bienveillants.
  • Le concept d’affection conditionnelle a été théorisé par Avi Assor et Guy Roth.
  • Deux études, l’une de 2023 et l’autre de 2025, éclairent l’estime de soi et la solitude.
  • Ce réflexe d’origine affective pourrait se désapprendre en travaillant l’acceptation de soi.

Quelques minutes de retard suffisent, et un flot d’excuses jaillit spontanément. Une décision de vie bien ordinaire, et voilà qu’on la plaide comme devant un juge. D’après la psychologie du développement, cette envie de se justifier alors que personne ne l’exige prend souvent sa source dans une conviction précise née pendant l’enfance, comme l’indique Psychologies.

Une croyance intime : mériter l’amour en prouvant sa valeur

Cette conviction pousse à croire que l’affection et l’intérêt d’autrui se méritent seulement si l’on prouve en permanence que l’on est dans le vrai, que l’on ne commet aucune faute ou que l’on vaut la peine d’être aimé. Elle se construit pendant l’enfance, puis s’ancre durablement.

Le réflexe qui en découle peut se maintenir même face à des interlocuteurs bienveillants : la bienveillance de l’entourage ne suffit donc pas toujours à l’éteindre. Il s’agit d’une tendance fréquente, pas d’une cause unique ni systématique.

L’affection conditionnelle et ses effets sur l’estime de soi

La psychologie de l’éducation offre une grille de lecture avec la notion d’« affection conditionnelle » des parents, élaborée par les chercheurs Avi Assor et Guy Roth. Elle concerne les parents qui modulent leurs témoignages de tendresse selon que l’enfant répond ou non à ce qu’ils attendent de lui : plus de chaleur quand il réussit, un repli affectif quand il échoue ou désobéit. L’enfant évolue donc avec un amour qui change selon les circonstances.

Vue en plongée d’un jeune enfant souriant qui lève les yeux, debout sur de larges marches en béton.
Un jeune enfant souriant lève la tête vers l’objectif, debout sur un escalier en béton, photographié en plongée. Photo : hung chou / Pexels

Les effets se font sentir sur la façon de se construire. Devenues adultes, les personnes élevées de cette manière déclarent une estime d’elles-mêmes globalement moindre. Le jeune aurait retenu que son importance repose sur ses résultats, au lieu d’être reconnue d’office. Il en découle une estime de soi « conditionnelle », sans cesse à reconquérir, et ce penchant à expliquer chaque acte, comme si l’on devait à chaque conversation regagner son droit à être accepté.

Deux études, deux angles

Deux travaux alimentent cette lecture. Ils n’étudient pas la même chose, et aucun ne mesure directement la justification de soi.

310étudiants interrogés dans l’étude sud-coréenne publiée en 2025
2023année de la méta-analyse sur l’affection conditionnelle
Travaux Publication Ce qu’ils examinent Résultat rapporté
Méta-analyse Journal of Adolescence (Wiley), revue à comité de lecture Données de nombreuses études sur l’affection conditionnelle Selon la méta-analyse, ce procédé éducatif, pourtant répandu, est associé chez l’adulte à une estime de soi globale moins élevée.
Étude sud-coréenne Korean Journal of Stress Research Sensibilité au rejet, estime de soi, tendance à s’autocensurer Être sensible au rejet laisse présager une acceptation de soi plus faible, laquelle renforce l’autocensure et peut installer une solitude durable.

L’étude menée en Corée du Sud observe aussi que la sensibilité au rejet influence directement et nettement la solitude : elle va de pair avec une acceptation de soi plus faible et avec davantage d’autocensure.

Autrement dit, plus l’enfance s’est déroulée dans la peur d’être repoussé ou critiqué, moins on se sent autorisé à dire simplement sa pensée. On ressent alors l’obligation de « démontrer » ce que l’on avance à coups d’arguments qui s’enchaînent. Ce cercle vicieux éclairerait pourquoi tant d’adultes devancent la critique d’autrui avant qu’elle ait été formulée.

Un réflexe de survie affective qui pourrait se désapprendre

L’article de Psychologies présente cette attitude comme un ancien automatisme de protection affective, acquis beaucoup trop tôt. Il suggère qu’on pourrait s’en défaire en travaillant l’acceptation de soi, mais ne mentionne ni méthode ni étude précise pour y arriver.

Photo : cottonbro studio / Pexels